Présentation

Des paysages d’Europe Occidentale. Des causses, des étangs, des dunes littorales, des sous-bois, des buis, des graminées. Une nature qui semble avoir repris le dessus sur une civilisation détournée ou réfutée que rappellent un blockhaus, une centrale hydroélectrique, une usine sidérurgique ou un réservoir d’eau. Les paysages photographiés par Amélie Landry s’offrent comme des alentours. Nous ne les pénétrerons donc pas – sauf à halluciner. Irisés par des sources lumineuses nocturnes ou pris dans un soleil aveugle, ces alentours abritent des corps troublants. Evanescents, nus, la peau livide, immuablement isolés, ils arrivent comme des êtres oscillatoires ou des esprits dans ces décors parsemés d’inquiétantes traces d’autre chose – de signes de fiction. Mouchoirs usagés, herbes écrasées, sentiers sauvagement taillés, un mot laissé sur un pare-brise… Ces alentours, ce sont les lieux de drague que la photographe a cherché, appris à lire, à reconnaître, durant plusieurs années.

 

Dans ses photographies, Amélie Landry ne cherche pas seulement à voir comme « un autre » – comme un homme qui désire. Elle fait faire à notre regard un magique mouvement à rebours. Car ses images développent, au fur et à mesure que nous en observons la lumineuse opacité, à la fois le trajet que des hommes ont dû faire pour éprouver ces paysages – venir s’y consumer dans ce que Georges Bataille appelait la « notion de dépense »[1] -, et celui qu’une femme a dû faire, elle aussi, pour les représenter. L’instant fixé par ses images tient alors lieu de seuil partagé : celui que les hommes, tout comme la photographe, ont atteint. Le seuil qui leur fait enfin face après de longs détours, de longues recherches, une lente approche, l’errance. L’alliance de ce double point de vue, insolite, suspend toute possibilité trop narrative ou toute lecture trop sociologique par la curiosité qu’elle provoque. C’est une alliance poétique qui rappelle Rimbaud – « je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! »[2] – car sans trahir son « style documentaire », la photographe, exauçant le vœu du poète, est devenue voyante : dans les forêts ou sur une dune, la précision de ses images nous semble extralucide.

 

Par quelle opération un espace photographié devient-il, à l’épreuve d’un regard, un décor ? En quoi ce décor suggère-t-il des scènes au point qu’elles deviennent des histoires, des visions ? Pourquoi une grille, le coin d’une salle, une rangée de chaise, se chargent-ils d’énergie sexuelle ? Alors que les paysages extérieurs provoquent des images très intimes, très intériorisées, les photographies d’intérieurs ouvrent à des perspectives inouïes ! Et cet ensemble sauvage, ce mélange heureusement impur, nous devient étrangement familier.

Rochelle Fack

 

 

 

[1] La part maudite, précédé de La notion de dépense (1933), Paris, Éditions de Minuit, coll. « L’Usage des richesses », 1949 ; réédition Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1967.
[2] Arthur, Rimbaud, Une saison en enfer [1873], Poésie Gallimard, NRF, Paris, 1984 (pour la seconde édition revue).
Présentation